17 août 2006
'tain d'allergie

Vébé a continué, comme de si rien n'était, ignorant superbement l'interruption de Jeannine:
"Je me retrouvais donc un beau jour de juillet, avec Anne et Marco qui y passaient leurs vacances, dans la Petite Maison dans la prairie! Je te plante le décor: au fin fond du Ségala, quelque part entre Vayre et Viaur, il y a quelques vallées perdues peuplées de vipères inoffensives l'été et de sangliers irascibles l'hiver. Au flanc d'une de ces vallées Marc avait déniché une maison, improbable et minuscule école d'un temps révolu où les quelques paysans qui avaient jadis disputé le terrain aux vipères, avaient tenu à scolariser leurs bouseux de gamin dans un lieu équidistant de leur fermes isolées, mais, du coup lui aussi isolé du reste du monde... L'endroit, même pas un hameau, se composait d'une chapelle abandonnée, avec son cimetière et son presbytère adjacents, et d'une maison bâtie à flan de colline, celle de Jacques justement.
L'endroit était magique et la maison petite, et l'idée que j'avais eu, lorsque j'avais entendu parler la première fois de cette maison, prenait une épaisseur singulière et envahissait le champ de mon possible, comme on jargonnait à l'époque: j'allais baiser à couilles rabattues avec Kate dans ce petit paradis sûrement envahi par les satyres et les nymphes lors des bacchanales estivales! Bon d'accord il n'y avait ni eau ni électricité, mais le puits n'était qu'à 100 mètres, et le passé scout de Marc l'avait fait passer maître dans l'usage d'accessoires de survie sous toutes leurs formes: lampes, lustres, chauffage, cuisson... Bref il ne me restait plus qu'à régler deux petits problèmes accessoires: me faire prêter la baraque une semaine en août et convaincre Kate de venir avec moi...
Pour le premier point ce fut avec un plaisir sincère et même une pointe de fierté que Marco me montra la pierre sous laquelle il allait laisser la grosse clé qui protégeait une table en chêne et deux bancs, deux lits et la collection complète de tout ce que le catalogue du Vieux Campeur comptait de solutions camping-gaz! Pour le deuxième point je savais que Kate prenait ses vacances en août et je savais aussi qu'elle devait les passer chez ses parents, à Poitiers, avec sa fille. Nous n'avions rien prévu de particulier ensemble, aussi allais-je tenter un coup bien relou: un soir, comme ça, désinvolte et l'air de rien je lui parlai de la maison, et comme quoi que j'allais y passer une semaine en août, que j'étais tout seul et que j'allais sûrement inviter ma copine Isa qui était toute seule aussi, et tout ça... tu parles Isa, heureuse adepte des Assedic, coulait des jours heureux dans la Sarthe avec un saxophoniste. Kate c'était pas le genre jalouse ni possessive, mais quand même le coup que je parte avec Isa, dont elle avait beaucoup entendu parler mais qu'elle ne connaissait pas, ça lui tourneboulait bien un peu la cervelle, je le sentais... J'avais amorcé en douceur, il fallait ferrer maintenant. "Dis je pense à un truc, je lui dis comme ça, et si je passais te chercher à Poitiers et ensuite direction Castelpers? Mais j'suis con, c'est pas possible parce que c'est pas trop un endroit pour Laetitia: sans eau, sans électricité ça risque d'être pas l'pied pour elle et pour toi non plus du coup..." Bon j'vous fais pas de dessin: Castelpers c'était là ou était la baraque à Marco et Laetitia celui de la gamine à Kate. Là reconnais que c'était quand même risqué: c'était tout ou rien! A mon grand soulagement, et presque sans réfléchir elle me dit que justement ça lui ferait du bien de se reposer un peu sans sa fille, qu'en plus ses parents seraient aux anges de pouvoir pouponner un peu et que ça serait super d'être ensemble, tous seuls au bout du monde... Ce soir là je dus être encore plus baiseux que jamais! Mais voila, elle m'avait répondu spontanément, "sans réfléchir"... et c'était bien ça le problème... mais je ne le savais pas encore..."
Vébé s'est tu, les yeux perdus dans le miroir derrière le comptoir; moi qui le connait bien le Veb', je sais que dans ces moments là il est plongé dans le marécage des souvenirs, limite embourbé, le regard humide et l'âme toute fripée... Faut pas l'déranger dans ces moments là, il peut devenir féroce si on l'trouble... J'ai juste ponctué, histoire de pas l'brusquer:
" - Tiens ça m'fait penser qu'il faut que je me prépare pour la fermeture; samedi j'file au pays!
- T'es d'l'Aveyron, Briscouille? qu'il me fait Bezo. Bezo faut toujours qu'il donne des surnoms; des fois ça lasse...
- Non, du Cantal, tous les bistros sont cantalous d'origine, mon pote!"
Vébé a eu l'air de sortir du couloir du temps:
" - Non, ya aussi des bistros de l'Aveyron... Tu fermes samedi, Briscard?
- Ouais Veb', samedi soir!
- Alors ça va j'aurais l'temps d'vous finir Kate et les vipères ...". Puis il s'est essuyé les yeux: "'tain, c'est chiant c't'allergie... en plus ça dure longtemps cette année..."
Commentaires
'tain de suspense
Ouais c'est chiant c't'allergie...juste quand on attend la suite..enfin, je dis on, je suis seule pour le moment mais ça n saurait durer...
A demain.
A demain donc.
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