LE BALTO

Un bistro du coin où on tape la belote avec Bezo, Rachid, Briscard et quelques autres...

27 juin 2007

Sexe, bière et rock'n roll

" - Alors, t'as été voir les Stones, Bézo?...
  - Les Stones, non mais ça va pas?... Pourquoi pas Michel Delpech, pendant qu't'y es! 'tain, les Stones!... Non, moi, tu sais, l'genre papys rockeux c'est pas vraiment mon truc...
- Pourtant, sur le scopi à Jeannot, y a un truc de papy qui devrait bien t'plaire, Bézo... Mate un peu:


" - Ah, mais ça, c'est pas pareil, Briscouille... Tu m'questionnes dégueul song et tu m'montres sex, beer and rock'n roll!
-
Rock'n roll and bagnole, Bézo, and bagnole!...
- Ouais... trop la classe ces mecs... et leurs gonzesses, t'as vu leurs gonzesses?...  Tiens sers moi une Kro cannette, du coup... et pas d'la 16... d'la brut... comme quand j'avais 15 balais...  La vache, les souvenirs qui m'remontent, bien forts, là...
- Dis donc Bézo, tu vas pas t'mettre à faire ton Vébé?...
- Non, mais ça m'rappelle quand même bien les seins à Sabrina ta connerie d'clip... la vache..."

Et Bézo, resta un moment, la phrase en suspens, hésitant à verser la Kro dans son verre... il se remit les ZZ, finit par porter la bouteille à ses lèvres et la descendit d'un trait; quand il la reposa ses yeux étaient aussi embués qu'la canette. On a les madeleines qu'on peut...
 

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25 juin 2007

Le Dollar

Vébé avait mis une thune dans l'scopitone que Jeannot, l'brocanteur d'la rue Blomet m'avait laissé en dépot, histoire de s'faire un peu de promo pour sa nouvelle collec' vintage. Le riff d'enfer attaqua, suivi de peu par Vébé:

"Moi, c'est pas compliqué, la première fois qu'j'ai vu un dollar c'était, j'sais pas, moi, j'dirai dans les années 60, 65... J'étais tout gaminos, genre 11, 12 ans et, à Vitruve, on avait l'habitude, avec les copains d's'échanger toutes sortes de bricoles: des soldats Mokarex contres des billes, 5 cales le soldat, 10 s'il était peint, ou encore un Battller Briton Spécial contre deux Buck Jones... Le plus malin, c'était Chaminade, un p'tit rouquin bien démerde. Chaminade, il avait le vrai filon... Il habitait un p'tit pavillon zonard, villa Godin, et soi disant qu'il avait trouvé, dans une malle, dans la cave, des photos cochonnes de dans l'temps. Alors du coup, il organisait des séances de visionnage, à 20 cales le coup d'oeil et 0,40 F la série de trois photos... J'me souviens m'être ainsi dépouillé d'ma thunette pour reluquer des dames dodues et rieuses, toutes rotondités à l'air, se faire reluire par des messieurs moustachus, dotés d'un putain de braquemart qui ne pouvait être qu'un accessoire de théatre, vu la monstruosité de la chose, comparée à mon zobinet!
Un jour, Chaminade se pointa tout excité, comme quoi il avait de l'exceptionnel, du jamais vu et du rare... Tous ceux qui s'étaient fait arnaquer par l'rouquemoute, comme moi, on était comme qui dirait sceptique, mais Chaminou, il insistait, même qu'il était près à nous faire un tarif de groupe si on s'cotisait... C'est Cherif qui à eu l'idée du dollar. Comme son grand frère était dans les affaires, en haut d'la rue de Bagnolet, il avait touché un dollar américain, un vrai, et il l'avait refilé à Chérif... Selon lui ça valait au moins 5 francs, et donc on pouvait voir l'truc culteux à au moins dix. Chaminade, il était pas trop chaud pour l'coup du dollar, vu que pour acheter Bleck le Roc ou la douzaine de Malabars, c'était pas l'idéal... Mais on a fini par l'convaincre, et surtout, on lui a largement laissé entendre que s'il en voulait pas, d'notre dollar, et bien ses biteries à deux balles, il pourrait désormais s'les carrer dans l'oignon avec son pouce par dessus, histoire de bien s'les enfoncer... J'crois que plus que l'attrait d'la devise, ce fut la perspective de voir péricliter son petit commerce qui le fit céder! Nous achetâmes donc tous un morceau du dollar à Cherif, qui nous l'fit à trente centimes chacun, et on s'retrouva à une dizaine, sous le préau, entourant Chaminade, qui sortit, en jetant des regards inquiets autour de lui, une espèce de petit appareil en carton plutôt étrange... Il s'agissait de photographies genre 1900, collées sur du carton et détourées; la scène, tout à fait bucolique, représentait deux messieurs, un peu nus, debout face à face. Entre eux deux, une dame, bien nue, elle aussi, était penchée de telle sorte qu'elle avait le goumi du monsieur de gauche bien en bouche, tandis que le monsieur de droite lui plantait son zboub bien raide dans l'fion. L'intérêt de la chose, qui, en soi, déjà, avait le mérite de présenter une combinaison rarement décrite dans la Vie de Jésus et des Apôtres, c'était qu'elle était animée: une petite tirette, placée sous les pieds des joyeux compagnons, permettait de les faire se mouvoir, par un astucieux dispositif articulé, dans un mouvement de va et vient qui n'était pas sans évoquer les scieurs de troncs de la forêt canadienne! L'animation valait le détour, et nous ne nous lassions pas de demander à Chaminade d'accéler ou de ralentir le mouvement pour notre plus grande joie! Au bout d'un moment, pourtant, nous fûmes rappelés à de plus triste occupations par la sonnerie qui nous disait la fin d'la récré, mais nous fîmes jurer à Chaminade de nous en faire une resucée le lendemain.
Mais le lendemain, Chaminade était absent. Et le surlendemain aussi. Et pendant 10 jours, encore, il fut absent. Le prof de français nous avait dit que "notre ami Chaminade a eu un petit accident, et qu'il sera bientôt de retour", ce qui, sans nous rassurer vraiment, nous calma les impatiences de revoyure du Guignol au rouquin... Quant il se pointa, un lundi, il arborait fièrement un bras dans l'plâtre et un magnifique cocard finissant, mais bien noir encore autour de l'oeil. A la récré nous l'entourâmes, à la fois pour savoir c'qui lui était arrivé, et à la fois pour voir s'il avait pensé à rapporter le trio infernal. Il nous raconta alors comment, pour essayer d'avoir d'la monnaie en cours chez les commerçants du quartier, il avait proposé à son paternel de lui refiler l'dollar contre du bon vieux franc. Son paternel, ça l'avait intrigué, ce dollar, dans les mimines de son rejeton, alors il l'avait questionné. Le père à Chaminade, j'l'avais vu une fois, c'était plutôt un sanguin, avec des battoirs comme des raquettes de jokari, et des pieds juste un peu moins large qu'le trottoir du passage Fréquel! Du coup, l'daron, quand Chaminade lui a servi une histoire bien pourrie, tout rouge et bégayant, ça l'a rendu soupçonneux et il a cogné. Il paraît qu'au début il lui foutait juste des baffes, bien claquantes, mais pas trop douloureuses... faut dire qu'Chaminade, les torgnoles, il en avait encaissé plus qu'à son tour, surtout quand son dabe était un peu fatigué par le vin du Velours, le Rocher de l'estomac... C'est quand il s'est mis à le secouer que la tirette magique est tombée de sa poche à Chaminade... il paraît que l'père, il s'est mis à blêmir, qu'il a ramassé le lupanar de poche, incrédule, et qu'il lui a balancé un méchant coup d'poing dans le bide. Chaminade il était plié en deux, les bras replié sur son ventre; c'est pour ça que c'est son bras qui a pris le coup d'tatane destiné à ses bas morcifs... Sa mère s'est pointée, s'essuyant les mains sur son tablier et hurlant que ça va pas, on frappe pas un enfant comme ça, et c'est quoi encore ce bordel? et le père de lui montrer le truc animé, en lui disant, t'as vu, non mais t'as vu, j't'avais toujours dit qu'il fallait les bruler les cochonneries à l'oncle Fleuret, merde, putain d'vicieuse, qu'on voit bien de qui il a hérité, ton saloupiaud d'gamin, merde. La mère à Chaminade, elle a regardé les messieurs-dame en carton, puis son fiston qui se tenait le bras en gémissant; c'est elle qui lui a foutu le clique, d'une beigne plat de main bien ajustée...
Le bib' lui avait diagnostiqué une double fracture du bras et des contusions multiples, qu'il avait conclu,tout fiérot, Chaminade. Nous on était quand même bien emmerdé pour lui... et pour les séances de visionnage, aussi, un peu... parce que, il nous avait prévenus: finies les photos et les tirettes rigolotes; son père avait tout brulé, aussi sec, dans l'poêle à charbon, même qu'il pensait pas qu'les vieilles photos ça pouvait puer autant. Nous, la question qui nous taraudait quand même un peu, c'était pour le dollar: il était devenu quoi le dollar?... Chaminade sourit de toutes ses dents de rouquinos, et sortit le billet de sa poche; tout à son indignation son vieux avait oublié le billet et du coup il l'avait gardé. Quand on lui d'manda ce qu'il allait en faire, il prit un air d'en avoir deux, et nous confia, à voix basse, que son cousin soldat, qui était v'nu en perm' pendant sa convalo, lui avait dit qu'avec un dollar, rue des Ormeaux, au Bon Hôtel, il pouvait s'payer une branlette au savon avec une pute. Alors, il allait pas s'priver. Il l'avait quand même bien mérité, ce sacré dollar, merde!"

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22 juin 2007

La tireuse

beerBézo était en train de me vanter les mérites de la nouvelle Beertender de chez Krups:
" - J'lai essayé chez Gégé, sa femme lui en a offert une pour la Fête des Pères...
- Tiens, il a des gosses Gégé?... j'ai questionné
- Non, mais elle en avait marre d'le voir claquer ses allocs au P'tit Bat', alors elle s'est dit que comme ça, il regarderait peut-être le Mondial at home!
- Et ça fait d'la bonne bière, c'te merde?...
- Ecoute, Briscard, j'vais pas t'berlurer, mais franchement la Heineken, elle est comme qui dirait pareil que chez toi...
- Et, ben, entre la Nespresso et ça, j'sens qu'on a du souçi à s'faire dans l'bistro, putain d'merde de monde à la con! Et alors, du coup, il sort plus Gégé?...
- Ben si: il a dit à Monique qu'il lui restait plus qu'à lui payer un Plasma 55 pouces comme aux P'tits Bateaux!
- 'tain, malin le Gégé, espère!"
A part Bezo, y avait pas grand monde au Balto; juste un mec, un nouveau, genre la cinquantaine, pantalon de toile et veste en velours, lunettes et cheveux rares mais trop longs... Bref, il puait l'prof' à trente mètres. Il me commanda un demi, bien frais, crut-il bon d'ajouter, comme si mes fûts étaient dans la chaufferie... le con de prof, sûr!

"- Pardonnez mon indiscrétion, mais vous n'avez pas dans vos clients quelqu'un qui s'appelle Starter ou quelque chose comme ça?... curiosa-t-il
- J'saurais pas trop vous dire, éludè-je. Des clients j'en ai plein que j'connais d'vue, pas de nom..."
Dans l'bistro, balancer la clientèle à des inconnus, c'est comme foutre de la merde dans l'ventilo: on est sûr d'en sortir pas propre! Mais il insista, et commença à nous les briser avec une drôle d'histoire:

"Non, mais je me permets de vous poser la question, parce qu'hier, ailleurs qu'ici, il a posé une question à quelqu'un du Balto, qui s'appelle Priscar, je crois, et il se trouve qu'ayant assité à l'échange, et ayant quelques lueurs sur la question, je me proposai d'en exposer ici quelques éléments de réponse... Voilà: il se demandait si dans un film assez ancien, de Guy Debord, ce dernier n'abordait pas, justement, le sujet qu'évoquait Priscar... En fait, dans ce film, «In girum imus nocte et consumimur igni », Debord évoque le cinéma, et la représentation du réel en général, comme participant de la « mise en spectacle » de la vie réelle, et, donc, comme moteur de la séparation. Comme il le dit dans la Société du spectacle : «Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant. » ; ou encore: «L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé … s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit.» Et cette dépossession, cette séparation n’aurait qu’un but : servir le fétichisme de la marchandise, laquelle marchandise est spectaculairement présentée comme belle, bonne et unique, alors même qu’elle est produite massivement pour les masses (« massivement » et « masses » sont de Debord). Et c’est pourquoi  « L’objet qui était prestigieux dans le spectacle devient vulgaire à l’instant où il entre chez ce consommateur, en même temps que chez tous les autres. »

Mais ce disant, Debord ne nous renseigne pas sur le « fétichisme » de la marchandise, sur ce qui fait qu’elle est désirée, sur ce beau qui devient vulgaire. C’est qu’il se limite à la critique du premier niveau de spectacle, le méta spectacle, le spectacle du vrai spectacle : la marchandise. Comme l’a dit, et démontré, Voyer : « Debord a remplacé un mot simple que tout le monde comprend : la publicité par un mot au sens mystérieux: le spectacle. »
Mais alors qu’est donc ce vrai spectacle, celui de la marchandise ?... Là encore, il faut chercher, du côté de Voyer, du MAUSS et peut-être même de Stiegler. On va essayer, cependant d’être court, car je sens poindre la lassitude du client : la marchandise est avant tout une abstraction, un concept, qui comme toute abstraction, ne se voit pas, n’a pas d’existence réelle. Les marchandises existent bien, elles, comme moments du spectacle. Voyer précise : « Marchandise ne désigne rien d'autre qu'un objet qui pense et qui parle. Certains chantent et dansent, font pschitt, ne s'usent que si l'on s'en sert, mais tous parlent : ils disent je ne suis qu'en apparence du pain, je suis aussi en vérité du vin, du fer, du coton. En fait ils ne disent pas cela, ils disent : je ne suis qu'une apparence de pain. Je suis en vérité de l'argent. » Les marchandises ne sont donc en définitive rien d’autre, que les moments, ou plutôt les acteurs, d’un spectacle appelé Argent. L’abstraction Marchandise n’est que la désignation de l’Argent. Mais, là encore, telles les poupées russes, cette nouvelle abstraction, l’Argent, ne saurait se réduire à la monnaie circulante. D’ailleurs la monnaie ne circule plus, elle est devenue immatérielle, scripturale ou électronique, révélant ainsi de manière définitive le caractère abstrait de l’Argent.

Donc, un concept pouvant en cacher un autre, qu’est ce donc que ce concept « Argent ». L’économie politique nous renseigne bien sur le sujet, puisque l’économie politique est justement la religion du Dieu Economie, dont l’Argent est en quelque sorte le fils descendu sur terre ! Ainsi on sait bien, depuis Ricardo et Say que l’Argent, en tant que monnaie circulante, est l’intermédiaire des échanges de biens et de services. Et on sait, toujours grâce aux deux susnommés, que la monnaie est aussi une marchandise, pouvant, à son tour, s’échanger et subir des variations de valeur. Et Marx ajoute que le fétichisme premier, est, avant celui de la marchandise, celui de l’argent : « L’argent me procure l’aliment et la chaise de poste, c’est-à-dire qu’il transforme mes voeux d’êtres de la représentation qu’ils étaient, il les transfère de leur existence pensée, figurée, voulue, dans leur existence sensible, réelle ; il les fait passer de la représentation à la vie, de l’être figuré à l’être réel. Jouant ce rôle de moyen terme, l’argent est la force vraiment créatrice ». Et où l’on voit, au passage, que l’on n’est pas bien loin du fils de Dieu ! Et où l’on notera aussi qu’on s’éloigne tout doucement de Debord. Mais on va y revenir.

L’Argent et la Marchandise ne seraient alors qu’un seul et même « spectacle », dont les acteurs, objets et monnaie, seraient les moments de Révélation… Mais, et contrairement à ce qui prétend Debord, si les objets peuvent être pauvres, on verra comment, jamais ils ne peuvent devenir « vulgaires » chez un consommateur parce qu’il rentre chez tous les autres. C’est, au contraire, exactement l’inverse : c’est parce qu’il est consommé seul, chez soi, en « privé » que l’objet devient privé de sa richesse, bien réelle pourtant. Là encore, c’est Voyer qui, avec une belle clairvoyance et une certaine ténacité, s’est efforcé de montrer et démontrer, depuis une trentaine d’années, que ce qui est le principe fondateur (« le principe du monde », dit-il) des échanges prétendument économiques, ce n’est pas le besoin de se nourrir et de se vêtir, ainsi que l’enseigne la théologie économique, mais bien l’idée de l’échange : je fabrique cette chaise parce que d’abord j’ai l’idée de l’échanger avec la table que tu fabriques d’abord pour l’échanger. Bref, et pour faire court, sinon simple : Voyer a accompli une véritable révolution copernicienne, en relisant Marx du point de vue de l’idéalisme hégélien. Ce n’est pas le lieu ici, dans cette honorable maison, de débattre longuement de ce postulat (cela a déjà été fait, et largement, sur certains forums, dans les années 90 – ce fut saignant !) ; mais on peut, si on l’admet juste un moment, en mesurer les conséquences pour notre histoire de «spectacle».

Si, en effet, l’idée de l’échange de l’objet précède la production et l’échange de l’objet, alors l’objet contient cette idée de l’échange. Et l’échange n’est donc pas seulement un échange de marchandises mais bien un échange d’idées. Et c’est pour ça que la Marchandise est belle et que l’Argent est beau ! Mais c’est aussi pour ça que les marchandises sont pauvres et la monnaie triviale : l’idée s’est dissoute dans la division infinie du travail ; la production manufacturière aliène l’idée de l’échange, et les banques nous confisquent l’Argent. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la pratique de l’idée de l’échange (Voyer parlait de communication, mais le mot est aujourd’hui inutilisable parce que… dé-voyé !) est la vraie richesse, confisquée (aliénée) par les Pinault, Gates et autres Branson, qui ont toujours besoin, et envie, parce que c’est bon, de diviser infiniment le travail, toujours plus, et de produire de plus en plus d’objets pour, toujours, plus de richesse pour eux, et toujours plus de pauvreté pour nous. Et qu’on ne s’y trompe pas, quand François Pinault achète du Mondrian ou du Warhol, comme on achète du Picard ou du Banga, il y prend plaisir, certes. Mais sa vraie richesse ce n’est pas la possession des signes extérieurs de richesse ; la vraie richesse c’est la pratique des affaires, l’achat de Gucci ou la revente (bientôt) de la FNAC. Et voilà pourquoi la Marchandise est belle mais que les marchandises sont pauvres. Car, nous dit Voyer, l’aliénation de la pratique de la division du travail (ou échange) est double : aliénation subjective, elle est aliénation de la pratique de division du travail dans une personne (le patron, le chef, l’Etat…) ; aliénation objective, elle est aliénation dans des objets : « l'activité de division et sa puissance s'éloignent dans les choses indépendamment de la pensée d'une personne déterminée ». Et si les marchandises jouent en permanence ce spectacle un peu écoeurant de la vraie richesse, elles n’en sont que les tristes marionnettes. Et le Mondial n’est pas plus  beau sur un plasma 55 pouces que sur un cathodique 30 cm…"

'tain, il nous avait tué, le Prof' avec son histoire qu'on y avait rien bité... Et c'était quoi, c't'histoire de Priscar, qu'on chercherait à s'faire passer pour mézigue en racontant des conneries?... La seule chose que je voyais, moi, c'est qu'il avait beaucoup parlé, mais pas consommé beaucoup. J'le relançai:
"- J'vous sert quelque chose?...
- Volontiers, je reprendrais bien un demi de votre excellente pression...
- Ouais... c'est d'la blanche d'chez Tafanel, alors elle peut être bonne...
- Oui, peut-être, mais surtout elle est bue ici, en compagnie... La tireuse de chez Krups, c'est j'crois bien qu'elle sert de la bière aliénée...
- Objectivement, ou subjectivement, aliénée?.." que j'l'ai bluffé, histoire d'lui montrer que dans la limonade, on est pas des brelles. Merde quoi à la fin. N'empêche, si ses histoires à la con ça fait revenir le client au bistro, j'veux bien m'les couper et les accrocher au 14 juillet, comme lampion!

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20 juin 2007

Roméo et Juliette

std_f2"Juliette...
Juliette c'était pas son p'tit nom... son p'tit nom je l'ai jamais su. Je l'ai juste appelée Juliette parce que son dog s'appelait Roméo. Et d’ailleurs, en réalité, Briscard, faut que j'te dise, Juliette c'est pas moi qui l'ait nominée aux oscars de mes ballades... C'est une fée sorcière, une rencontre de mes nuits d'alors, à qui je racontais mes errances... quand je lui ai dit Roméo, aussi sec, elle m'a dit Juliette. Et, du coup, j'ai acheté. Juliette, la première fois que je l'ai rencontrée, c'était… y a quoi? Quatre, cinq ans?... Mon clebs était encore bien vivace malgré ses ans et je le baladais, comme toujours, tard la nuit et tôt le matin. Des fois, même, la nuit et le matin se confondaient dans mes ivresses, surtout quand mon amour de l'époque me laissait seul avec mes conneries de songeries... Et un jour mon dog tout pourri il s'est mis en devoir de grimper un magnifique chien noir, berger au poil long et brillant, au bout de la laisse duquel se tenait une magnifique bergère au poil long, très long, au milieu du dos, avec des yeux qui étaient comme qui diraient des yeux qui voulaient m'anéantir, moi et mon dog... Elle tira sur la corde à son chien, et murmura, voix rauque et rageuse: "Viens, Roméo, ici!..." C'était Juliette. Dire que j'étais gêné, c'est rien... la teuhon, grave, j'avais... Imagine: mon p'tit doggy qui s'payait le plus beau chien du quartier, avec la plus belle maîtresse du coin... Je me souviens plus les excuses et les pardonnades que je lui ai servies, mais, à la fin, elle a fini par rire...
Putain, son rire.

Que je te raconte: c'était une gamine genre 20 (elle m'en avoua 25 plus tard), la crinière, donc, bien bas sur la hanche, les yeux que je devinais clairs et durs, dans la nuit de juin, et son chien, beau et doux, et hautain, aussi, un peu, plein de commisération pour ma saloperie de bâtard priapique. Et ce rire, qu’elle avait… Bordel. J’étais en train de tomber in love grave, moi, vieux comme l’automne, que même les greluches du job que j’avais alors, minijupées et décolletées profond, laissaient impavide.
Juliette, on s’est raconté complet et léger… Elle avait un petit apart’ social pas cher à côté, un mec qui l’avait laissé tomber et pas de boulot… moi je lui racontai ma séparation d’avec Rampling, toute fraîche, mais j’oubliais quand même d’évoquer mon p’tit amour tout neuf. Nos chiens avaient le goût à nos rencontres nocturnes. Roméo s’asseyait, digne et sobre, pendant que l’dog s’allongeait, genre fatigué ; mais tous les deux avaient pris l’habitude de grogner sur tout intrus canin qui s’osait sur le trottoir dont ils avaient fait leur territoire.
Avec Juliette on se voyait plutôt la nuit, une ou deux fois la semaine, selon le hasard… J’avoue que des fois je retardais la rentrée, juste pour pouvoir la rencontrer ; elle était plutôt tardive, et du coup mon clebs s’offrait un surplus de rando, senteurs de pisses et pisses sur senteurs comme à gogo !
Quand on se rencontrait, en fait, on se disait pas grand-chose… j’attribuais ça à l’émotion… Un jour, en juillet bien chaud, on était assis tous les deux sur un banc ; elle me racontait, pour la trois milliardième fois ses démêlés avec les madames assedic bien pouraves qui voulaient pas lui prolonger ses droits, quand je lui pris la main. Je la caressai, doucement, et elle se laissa faire. J’avais le cœur qui battait fort et, aussi, faut bien le dire, la bite dure et raide… Bref, j’avais une putain de bordel de merde d’envie de cette putain de bordel de merde de gamine… Pourquoi elle m’embrassa, je ne sais pas. Mais pourquoi j’ai aimé ça, ça je peux raconter !... Une paire de lèvres, douces et fermes,  et une langue putine qui se fait un devoir de vous ravager l’intérieur buccal, sans façons ni contre façons… On dit rien... Et j’ai rien dit ; et j’ai pris ce cadeau, là, sur ce banc, pendant que nos chiens surveillaient les proximités. J’étais chaviré, et je serrais Juliette fort, fort et fort. Et elle se mit à rire.
Putain son rire.
Avec Juliette, j’étais redevenu ado, total complet! Plusieurs fois, encore, nous nous embrassâmes sous les lumières blafardes de la rue Saint Amand. Et pourtant jamais je n’osais l’inviter à plus si affinités, même si je sentais bien que les affinités, elles étaient là, toutes chaudes, prêtes à l’emploi, juste vous agitez avant de servir…
Le truc, avec Juliette, qui me faisait ralentir la baise dure et profonde que je convoitais, c’était comme une espèce de faille que je pressentais… Juliette, je ne savais pas dire, mais je la sentais bizarre, des fois… Dans ses baisers il y avait des empressements et des urgences qui m’interrogeaient un peu, aussi… Mais bon.
On a passé un été-baisers, et, la canicule aidant, on s’est quand même un peu caressé, toujours douceur, et toujours pudeur…  Putain de mois d’août que ce mois d’août… Je crois que tous les bancs et les arrières bancs du quartier ont connu nos étreintes mouillées et les vigilances de nos chiens complices et attentifs…
En septembre, je me souviens, je l’attendais vaguement, sous un vieux platane qui essayait de nous protéger, le clebs et moi, d’une espèce de crachin merdeux. Comme toujours, on n’avait pas rendez-vous. Je viens, tu viens, je reviens, tu reviens et si tu viens pas c’est pas grave je reviens pas non plus et c’est pas grave non plus.
Ce soir là elle est venue. Peut-être, d’ailleurs, qu’elle n’aurait pas dû venir… va savoir… D’entrée elle a ri.
Putain son rire.
Et d’un coup, comme si on allait lui couper la langue si elle ne parlait pas assez vite, elle m’a expliqué, sa sœur, qui allait prendre Roméo, son traitement qui devait commencer en octobre, pour sa tête, que des fois elle ne comprenait pas toujours tout, que c’était rare comme maladie, mais que maintenant ça allait pouvoir se soigner grâce aux progrès génétiques et qu’elle était tellement contente de m’avoir rencontré et qu’elle espérait bien me revoir dans la rue l’été prochain. Et elle m’a embrassé. Et elle a ri.
Putain, son rire.

Juliette, jamais je l’ai revue. Puis mon chien est clamsé. L’autre jour, un mercredi, je me souviens, je rentrais, tranquillou… Et j’ai croisé Roméo. Il était avec une jeune femme que je ne connaissais pas. Mais c’était bien Roméo. Il m’a regardé et m’a reniflé le pantalon. Sa nouvelle maîtresse l’a tiré, gênée… et Roméo a retroussé ses babines, genre je ris. Putain, son rire."

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17 juin 2007

Les beaux dimanches

un_coup_a_boireL'dimanche soir s'annonçait bien tristounet. Comme disait l'camarade Shaggoo, un vrai temps de garde-barrières. Le Balto ne bruissait plus que de l'ombre de m. , fidèle d'entre les fidèles, bises spéciales et crèpes sans dentelles (quoique), crème des crèmes, et, toujours, notre madone des sleepings aux réveils matutinaux si doux, que même Bézo il osait pas risquer l'inconvenance. Soudain un shakeur de bière et de vie vint nous secouer la nostalgie: l'acheté s'était vendu et le Balto vibrait! On avait jamais vu ça, surtout, qu'la Kro, sans être accro, faut quand même pas la JT à 20 heures... et ben, si, ça l'fit quand même, et l'on vit les cannettes se trémousser la mousse, et s'agiter d'la gite... Influence maritime, probable... Et not' dimanche soir en fut tout requinqué.

(avec la connivence de Happy T )

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14 juin 2007

Le gant de toilette

product_125246bCommentez:
« C’est une évidence : l’histoire, en tant qu’elle est continuum, ne peut être envisagée comme une suite d’événements isolés, dont seule la juxtaposition temporelle serait l’unité. A l’inverse la juste mesure du processus historique permet de considérer les faits économiques et sociaux comme autant de moments ontologiquement liés les uns aux autres, et dans cette perspective, si les mêmes causes n’ont pas toujours les mêmes effets, ce qui se déroule sous nos yeux, parfois éblouis par les lumières éclatantes de l’actualité, n’est qu’un moment d’une histoire qui rejoue ce qu’elle n’a jamais su que jouer : sa propre histoire.»
(Jean-François Lémar - Le droit de savoir et le savoir du droit - Editions de La Turlandière - 1974)

Voilà.
Voilà ce qui avait foutu Bézo hors de lui.
" - 'tain, les enculés, merde... j'te jure le neveu, quand il nous a montré l'truc, à ma frangine et à moi, il en chialait presque! Parce que, quand même, en tale techno, faut pas déconner non plus: la philo c'est pas ça qui va l'aider à souder l'AG5 sans bavure, merde quoi! L'histoire qui rejoue sa propre histoire... non mais, franchement, les mecs ils se croient sur Arte, c'est pas vrai... Tiens r'mets-moi donc un perniflard, Briscouille; l'indignation m'assèche!... Et toi, Vébé, comment qu'tu vois les choses?...
- Oh, tu sais, moi, j'ai pas trop d'idées sur la question d'savoir si pour l'AG5 tu soudes à l'idéalisme hégélien ou à la phénoménologie...
- C'est ça, fous-toi d'ma gueule... mais mon p'tit père, figure-toi que pour tuner ma Gordo vintage tout alu, ça ma plus servi d'connaître l'argon que Platon...
- Pardonne, Bézo, pardonne: j'ironisais... N'empêche que cette histoire d'histoire et du temps qui se rejoue, ça m'cause bien un peu, à moi; tu vois, des fois, moi aussi j'ai comme l'impression de rejouer ma propre histoire. Et si c'est pas l'histoire des peuples qui se rejoue, c'est quand même quelque chose que j'vois bien donner un peu dans l'intime universel... un peu la madeleine à Marcel, si tu vois ce que je veux dire... .. comme de revivre du déjà vécu, et fort, des fois, même... Tiens, tu vois, c'est con, mais moi ça m'est arrivé, le truc, juste la semaine dernière... avec un gant de toilette...
- Un gant de toilette, Vèb'?... Raconte-nous ça un peu, j'l'ai suscité.
- Oui, un gant d'toilette, Brisc'. Le gant d'toilette que je nettoyais les pissures à mon dog, sur la fin, qu'il était un peu fuitard sur les bords... Le gant, un beau vieux gant bleu nuit, tout en éponge; j'le lavais bien après chaque essuyure, bien sûr... et puis je l'ai vu qui trainait, sec comme un coup d'trique, coincé sur un tuyau du radiateur d'la cuisine... alors j'l'ai pris et j'ai pas pu m'empêcher de le renifler, comme mon dog flairait mon fut' quand j'rentrais de promenade sans lui, juste histoire de voir si j'avais pas été me frotter à d'la femelle. Et alors sa putain d'odeur de chien tout pourri m'est revenue dans les naseaux avec une violence qui m'a tiré les larmes des yeux...
- Ça devait schmouter grave, non? a finaudé Bézo
- Non, Bézo, ça schmoutait pas... ça sentait l'chien, tout simplement... mon clebs... et d'un coup, tout m'est revenu: les virées nocturnes, les cloches et les cailleras, les molosses et les batards, les belles de nuit et les moches de jour... toutes ces rencontres aléatoires et ces croisées singulières. Ça me remontait par bouffées d'souvenirs en brassée, par vagues d'émotion concentrée. Ils étaient tous là mes amis d'la rue: Noël, le clodo suisse et légionnaire, à qui j'avais r'filé ma vendetta corse pour qu'il se défende la nuit... Ali le Pourri, et son putain de berger allemand qui m'avait dévoré le cul et le bras, même que Ludo, l'inspecteur ripou du quartier, m'avait promis de lui agiter le flingos sous l'nez, à Ali, s'il attachait plus sa malfaisance sur pattes... Monsieur Cirage, que je connaissais pas son nom, mais que ses pompes étaient toujours impec, même les soirs de grande boue, et qui n'voulait pas se faire soigner son cancer de la gorge pour pas devoir abandonner ses deux Yorks toilettés comme en concours... Et Juliette... Juliette..."

Vébé n'était plus qu'un souffle. Non qu'il murmurât ou soupirât... juste il était un souffle vivant. Le souffle de son histoire qui rejouait sa propre histoire. J'ai juste dit, histoire de maintenir le souffle: "Vébé,tu peux nous faire le continuum. Si tu veux."
 

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08 juin 2007

Le Travail

141118C'était l'heure de l'apéro tranquille, p'tits jaunes pour Rachid et Bézo, et le fils de James pour Vébé, qui avait à coeur de suivre la prescription de son bib. Moi j'm'étais sobrement servi un Kir léger: si on fait pas gaffe, dans la limonade, on peut tourner pochtron comme un rien! C'est Bézo qui a attaqué Vébé:

"- Et alors, toi aussi, Vébé, tu vas travailler plus pour gagner plus?...
- Ça dépend, Bézo, ça dépend... faut voir à réfléchir avec sa tête, et mesurer l'effet d'la mesure, Bézo... et, du coup, ça dépend...
- Dis, Vébé, cherche pas à noyer l'poisson dans l'eau du bain du bébé, qu'il a rétorqué Bézo; on t'voit pas souvent bosser, faut quand même reconnaître... De là à penser qu'tu chipotes sur l'boulot, sans être médisant, y a quand même pas loin d'la coupe aux lèvres, non?... Mais t'as p'têt' pas besoin d'thunes...
- Bézo, dis-toi bien deux choses: petit un, je t'emmerde. Et, petit deux, rapport à la thune, tu vois, si j'suis trop payé pour c'que j'fais, j'le suis sûrement pas assez pour ce que je vaux... et j'suis pas bien sûr qu'en faisant plus, j'vaudrais plus. Donc, du coup, ça dépend. Tiens, r'met nous ça, Brisc'... c'est ma régalade."

Moi, Bézo, il m'aurait d'mandé, j'l'aurai prévenu: Vébé faut pas l'faire chier avec le boulot; rien qu'le mot travail, je crois qu'au Balto, il l'a jamais prononcé...



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04 juin 2007

La Pacer

pacer07Au Balto, faut bien dire, on parle pas souvent de foot. Ni de rugby non plus, d'ailleurs. En fait, faut reconnaître, le sport c'est pas trop not' truc... Y a des bistros, comme ça, où la converse est spécialisée: le Penalty, par exemple, si tu veux tout savoir sur les derniers buts de Ribéry ou l'avenir de l'OL après le départ de Gérard Houllier, y a pas mieux... Ou encore l'Angle, où tu pourras causer avec le taulier, Philou, des mérites comparés de Castagnaide ou de Pelous... Mais au Balto, nous, notre truc, c'est plutôt les gonzesses, surtout, d'ailleurs, à cause de Vébé qui nous raconte ses femmes à longueur d'apéros! Ou alors, si, un truc qui nous botte bien, c'est les bagnoles... Bézo il est intarrissable sur le sujet! Il a conduit toutes les GTI, GT, Turbo 16 et autres TDI des honorables maisons Peugeot, Renault, Wolkswagen et consort... Son rêve: un tour en Carrera 4S ou en Audi R8... Avec une blondasse à bord, of course! Rachid, côté bagnole, il jure que par les suédoises, Volvo et Saab... l'appel du nord, probable! Moi, j'reste classicos: une Merco, sinon rien... Dans la limonade, d'ailleurs, on est plutôt Benz qu'Alfa... question de standing... Ce jour là, comme souvent, quand on causait chignoles, Bézo et Rachid se prenaient le bec sur un sujet capital, essence ou diesel...
" - Et moi je t'dis, Bougnoulman, que le diesel ça reste du mazout... ça pue et ça claque...
- T'y connais rien, Bézo... avec l'injection, le diesel, ça fait presque plus de bruit et avec les nouveaux pots, ça pue plus...
- Ecoute, même en admettant, Huilda, le gazole ça tue la performance... J'ai pas entendu causer d'une Ferrari TD, que je sache, non?...
- Justement si, Bézo, justement... l'année dernière, même qu'Audi il a mis une diesel au 24 heures du Mans, mon pote... Alors tu vois qu'tu connais rien...Dis Vébé, c'est pas vrai, peut-être qu'Audi il a fait une voiture sport GT de course en diesel?..."
Vébé c'était l'arbitre à Rachid... son phare du Stiff... sa rose des vents et son compas! Nous, ça nous f'sait doucement rigoler, cette aura qu'il avait, Vébé, pour Rachidou... Et là, surtout, parce que, peut-être question gonzesses, Vébé, il avait la tchatche, mais rapport aux bagnoles, j'le sentais pas trop... Il vida sa fine à l'eau d'un trait, preuve que la question le troublait, m'en recommanda une d'un pouce renversé sur son verre, et se risqua:

" Oui, t'as raison, Rachid, l'Audi R10... et j'peux même te dire qu'elle a gagné, et à l'aise encore... et cette année, Peugeot va aussi aligner un HDI, qui, aux qualifs, à l'air de bien tourner... Rachid a pas tort, Bézo: le diesel, pour celui qui aime la bagnole, c'est p'têt' bien l'avenir! Moi, les tires, aujourd'hui, ça m'a un peu passé... mais quand même, si j'devais en avoir une, ça s'rait p'têt bien une full fioul... Parce que, rapport à l'essence, j'ai bien donné... Tiens, j'me souviens, avec Rampling, on avait eu dans l'idée, un jour, d'se payer une folie... une américaine... une Pacer... La Pacer, j'sais pas si tu vois, c'était la compacte amerloque... seulement quatre mètres cinquante de long et deux de large! Une chouette bagnole mais qui te suçait ses vingt litres au cent comme qui rigole! C'est bien simple, j'étais devenu complètement pote avec le gérant d'la station service de l'Avenue d'Italie, où on créchait, à l'époque, avec Rampling, et on s'est monté notre première ménagère complète, avec tous les points Total qu'on a ramassé, en même pas six mois! La Pacer c'était la voiture d'exception: 4,2 litres de cylindrée, sièges Pullmann cuir, lecteur de cartouches huit pistes, clim' qui t'augmentait la conso de dix bons litres et une gueule d'enfer! Bref tout en frime, pas raisonnable du tout, mais bien agréable quand même...
Le grand truc, avec cette caisse, c'était quand même le confort... câlés dans les fauteuils, avec Rampling, il nous prenait des envies de carresses que la boite auto rendaient tout à fait envisageables, la direction hyper assistée, autorisant par ailleurs le pilotage de l'engin d'un doigt décontracté! Et du coup, avec l'autre doigt, moi je pilotais Rampling... ça nous arrivait comme ça, de bloquer le cruise sur 130, sur l'autoroute, et d'se palucher gentiment les amourettes... c'était pas complètement prudent, mais putain qu'c'était bon! De temps en temps y avait un camion qui faisait des appels de phare, après que j'l'avais doublé, témoignant sans doute de tout l'intérêt qu'il avait pris à nous mater pendant le dépassement, et ça nous faisait bien rire! Le problème c'est que la bagnole était si large, que nous nous tripotions le bras tendu, et qu'on n'arrivait jamais à bien conclure l'affaire... Quand on était bien excitaga, fallait souvent qu'on se trouve un coin tranquille pour se finir la tendresse en dur! Généralement, je sortais d'l'autoroute, histoire d'aller se parquer dans un chemin de cambrousse et on se terminait à la sauvage, sur le siège passager. Y a une chose qui était pas terrible, sur la Pacer, c'était que les sièges Pullman étaient très peu inclinables... Du coup pas question d'se mettre façon couchette, et il fallait gérer notre petit câlin moi assis, et Rampling sur moi, nichons dans mon pif, bien écartée et active du bas... Des fois elle me tournait le dos, et s'emmenchait bien complètement, juste histoire de voir si ma bite pouvait toucher l'plafond d'sa chapelle Sixtine! Bref, on s'amusait bien, Rampling, la Pacer et moi!
Un jour, comme ça, qu'on s'était bien astiqué les bijoux pendant deux cent bornes et qu'on était au bord de l'éclatement, on s'était trouvé un coin pépère, tout juste après Brives la Gaillarde, dans un p'tit chemin creux, bien boisé et bien désert... J'avais bloqué la bagnole vite fait, et on s'était déloqué complet avec Rampling... l'avantage quand t'as une guinde de deux mètres de large, c'est que t'es pas gêné aux entournures pour t'extraire l'intimité de l'enveloppe; t'es comme qui dirait dans ton salon! Ce jour là on avait choisi bitacul, comme position... enfin, choisi... disons qu'ça nous était venu comme ça, dans l'humeur du temps... Rampling était bien cambrée, et bien moite, aussi, et moi, raide comme la justice, je l'accompagnais vaguement dans ses mouvements qui allaient en s'accélérant... Tu vois, un autre avantage avec les américaines automatiques, c'est que t'as pas besoin de frein à main... la position stop de la boite te fout les roues en prise, et ça fait la rue Michel. Et comme ça pas de bête levier entre les sièges... Aussi quand Rampling elle a voulu s'aider le mouvement avec les bras, elle s'est accrochée, à main droite, à la poignée de la porte, et à main gauche,tout naturellement, à la poignée de la boîte auto. Et la poignée s'est mise sur la position drive. Tout naturellement. On s'est pas rendu compte tout de suite qu'on reculait: on était bien pris par la conversation, qui arrivait, on le sentait, à son terme, et on était comme qui dirait un peu la tête ailleurs. Par contre quand les roues arrière se sont bloquées, on s'est bien rendu compte que la voiture s'arrêtait. Un peu fort, même qu'on l'a senti, vu que ça nous a fait partir à fond vers des cieux toujours bleus où jamais il ne pleut! Le léger choc de l'arrêt de la guinde nous avait fait éclater l'émotion à tous les deux, ensemble, avec une intensité rare. Quand je me relachais contre le dossier du siège, je me rendis enfin compte que l'inclinaison qu'il présentait, n'était pas prévue en série chez AMC. Et d'ailleurs, les lois d'la gravité étant c'qu'elles sont, nous eûmes quelques difficultés à nous extraire l'un de l'autre et à nous relever; c'est que la Pacer présentait une pente qui eût été plus naturelle en pleine ascencion du Galibier, que dans un petit chemin forestier! Non sans mal nous arrivâmes à nous extraire de la bagnole pour constater que celle-ci avait bien parcouru un trentaine de mètres en pente douce, pour venir se vauter dans une ornière qui, si elle avait pour effet de tempérer les vélléités de promenade de la belle américaine, n'en avait pas moins bloqué ses roues, bien enfoncées dans une terre meuble dont je devinais qu'elle nous rendrait pas la voiture facilement! Et en effet, malgré tout le couple de cette satanée chignole, tout ce à quoi j'arrivai fut d'enfouir un peu plus les roues, jusqu'à faire toucher le chassis sur le rebord du fossé. Je te passe la rando pour trouver, enfin, un pécore acceptant de venir tracter l'engin hors du trou... finalement c'est un, avec une paire de boeufs, qui nous a tiré de là... et comme il me demandait combien elle faisait de chevaux, mon automobile, et que je lui répondais 120, il hocha la tête et me mortifia d'un: "Ben voyez, de par chez nous, une deux boeufs ça marche tout aussi bien!" Je crois  que c'est la dernière fois qu'on a joui dans la Pacer... ou, plutôt, avec la Pacer!"

Comme quoi, on peut s'tromper, et que Vébé c'est aussi un expert en bagnoles! Bézo, comme d'hab', a voulu apporter sa touche finale, toute en délicatesse: " N'empêche, Vébé, imagine que sous l'choc tu lui ai défoncé l'vitrail, à ta petite camarade, ça aurait pu faire des dégats... j'me d'mande si c'est couvert par l'assurance personnes transportées, ce genre d'accident..."

Posté par Briscard à 18:40 - Commentaires [37] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

01 juin 2007

Sauve qui peut (la vie)

sauve_qui_peutC'est Rachid qui était le plus remonté:
"- J'te promets, Bricard, ces mecs d'Endemol, c'est tous des enculés!... Si j'en chope, un jour, j'le fais mettre par l'âne de mon grand père, au bled! Aussi vrai qu'j'm'appelle Farid!
- Tu t'appelles Farid, Rachid? que j'me suis étonné.
- Ben oui... c'est Bézo qui me dit Rachid, parce que comme ça il peut faire son jeu de mot tout pourri, comme si je m'appelais Huilda du nom ... mais en vrai c'est Farid... Et les mecs d'Endemol c'est des glaires!
- Allons bon, Huilda, ils t'ont fait quoi, chez Endemol? Ils t'ont mis de force dans le loft avec Steevy l'ahuri? que s'est enquis Bézo.
- Mais tu sais bien, cette histoire qu'ils vont faire une émission avec une jeune qui est condamnée par la mal'die et qui va chousir un malade du rein pour lui donner le sien, de rein, quand elle aura crevé... Et les gens ils pourront app'ler pour l'aider à chousir... Ils seront trois malades, mais la jeune, juste elle en choisit un... et les autres, zobi, ils peuvent se jeter dans le lit de l'oued à la crue, puisqu'ils vont passer aussi... C'est vraiment dégueulasse, ça...
- Moi tu vois Rachid, c'que j'trouve le plus naze, c'est comment qu'la pauvre fille elle sait vraiment quand qu'elle va calancher, a repris Bézo. Parce que c'est vrai, aussi bien les bibs' ils la disent condamnée, mais quand, ils peuvent pas prévoir, merde, quoi, faut pas déconner non plus... Alors imagine un peu qu'elle tienne un moment et qu'on lui trouve un putain d'remède miracle, de l'eau d'Lourdes ou du jus d'bite de pape sacré, hein, imagine?... Et bien celui qui l'a dans le fion, profond, c'est qui? Et bien c'est l'mec qu'elle a choused, justement... et là les bibs' du coup ils disent "patientez mon vieux... c'est l'affaire de quelques semaines, quelques mois tout au plus", et le mec il attend, et on lui propose pas d'autre greffe, normal, il a son rein en option qui l'attend, bien au chaud dans le petit corps tout mignon d'la gamine qui veut plus y passer... et l'mec il a bien l'air con, en plus que c'est lui qui va clamser rapido! Non, moi j'dis tout ça c'est un gros pièges à cons, en plus d'être de la télé... Tiens r'mets moi un perniflard sans flotte, qu'j'me soigne le rein!"

Pour Bézo "être de la télé", ça voulait dire être du pipeau, du vent et d'la merde... tout ça en même temps... de la télé quoi! Moi j'trouvais que pour une fois,même si l'argumentaire était plutôt tordu, il avait pas tort sur le fond: ça puait grave cette histoire de mourante qui s'payait la tronche de moins mourants qu'elle, le tout en HD Ready et son  Dolby cinq point un, parce qu'Endemol ils ont les gros moyens... J'avais bien envie de d'mander son avis à Vébé, qui était resté silencieux pendant les diatribes de nos petits camarades de jeu. Vébé, c'est l'homme de ressource: il a tellement roulé ses boules sur tous les boulodromes de partout et d'ailleurs, qu'il a toujours un avis sur tout. Et des fois, même que son avis il est pas con... enfin, des fois seulement, faut pas exagérer non plus...
" - Et t'en penses quoi, toi, de cette histoire Vébé? me suis-je risqué
- Oh, tu sais, moi c'que je crois, c'est que dès qu'on a commencé à vouloir mettre des morceaux de gens dans des bouts de film, en disant "ça c'est du vrai et du vécu, pas fictionnel mais bien réel", bref dès qu'on a fait du r'portage en faisant croire qu'c'était la vie, y a bien longtemps, les dés étaient jetés: le spectacle pouvait commencer, la bière pression se vendre en canettes et la mort s'emparer tout doucement des petites cervelles des petits hommes qui mangeraient désormais des chips en sachets... la grande lobotimisation avait démarré, doucement, en noir et blanc, puis en couleurs, et toujours on disait que c'était la Vie, pas du ciné, comme le cinéma... puis dans la réclame aussi on a fait des tranches de vie, et ils ont appelé ça la publicité, et ils ont vu que c'était bon pour vendre de la bière et des chips, les tranches de vie... Alors si tu me demandes ce que j'en pense, Briscard, de la mourante d'Endemol, moi j'te dirais que la plus mourante c'est peut-être pas elle, mais ceux qui la regardent... Elle, est peut-être la dernière vivante sur terre puisqu'elle peut décider de donner des morceaux d'elle à qui elle veut, et pas aux vautours, qui viennent te prendre la viande sur l'os, pour la monter, raccord, avec celle de ta bonne femme, trop contente de pouvoir se voir exister, demain aux infos, tant il est vrai que le spectacle de la vie est devenu la vraie vie du spectacle... Et du coup entre le Loft,The Big Donor Show ou Reportages, j'ai du mal à voir la différence... Tiens, comme il disait l'autre: Sauve qui peut (la vie)!"


Vébé il nous avait tout fait: de la nostalgie à la papa, de l'épopée sentimentale, de l'envolée queutarde et de la farce zobinesque, mais jamais encore il nous avait fait l'coup du je pense donc j'essuie! Merde, il allait quand même pas me chier un café philo comme ça, en plein après midi! Heureusement, y a Bézo qui rattrapé l'coup:
"- Ben tu vois moi, Vébé, si j'devais donner un morceau d'moi, ben ça s'rait mon bas morcif... et du coup j'ferais deux heureux, avec mon membre d'exception: le réceptionnaire et sa madame! Le plaisir des hommes et le bonheur des dames, qu'il ferait le Bézo!
- C'est p'têt bien toi qui dans l'vrai Bézo, qu'il nous a surpris Vébé; tant qu'on baise à couilles rabattues et qu'on nique à fentes tendues, on vit, Bézo, on vit!   Baiseland et Niqueville sont peut-être bien les derniers endroits d'la vie sur terre ... Avec Le balto, Briscard, bien sûr, avec Le Balto!"

Posté par Briscard à 17:05 - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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