02 juillet 2007
Le futur de l'avenir
Il faisait bien calme, au Balto, ces derniers temps.
Vébé se faisait aussi rare qu'un cheveu sur la tête à Barthez, et Bézo
jouait Le retour de l'Homme Invisible. Il n'y avait plus guère que
Jeannine qui passait en coup de vent le matin, prendre un café sur
l'pouce, ou le soir, des fois, avant de rentrer chez elle, à Pantin,
s'envoyer un petit Kir, histoire de mieux supporter le tiercé maudit,
12-4-5, qui de Convention à Pantin, en passant par Montparno et Gare du
Nord, la ramenait tous les soirs dans son petit deux pièces, rue
d'Moscou, avec vue imprenable sur le gymnase.
Jeannine elle ne
s'attardait plus, depuis quelques temps, aux histoires de Vébé, vu
qu'son Boss, il lui mettait la pression, rapport qu'il lui aurait bien
offert un licenciement économique, enfin, pour lui, économique, parce que
pour Jeannou, à cinquante cinq balais, l'licenciement c'était direction
Assedic Land à vie, aussi sec. Ce soir là, il devait être dans les six
plombes, elle pointa son museau, toujours beau avec l'âge, petites
pattes d'oie et ridulettes, et me commanda une coupe. Jeannine, le truc
le plus dispendieux qu'j'l'avais vu prendre, c'était un verre de
Cairanne, que j'avais fait rentrer à l'automne... alors une coupette...
Y avait d'la promotion dans l'air, sûr!
" - Et bien, Jeannine, vous vous mouchez pas du coude, merde! Du champ' à c't'heure-ci!... Vous avez touché l'Bingo ou quoi?...
- Oh non, Monsieur Briscard, non... Je fête juste mon départ de chez Mignard.
- Vous êtes en congés? En juillet? Il ferme pas en août, votre cancrelat?...
- Oh, Monsieur Briscard, ce n'est pas un cancrelat, Mignard... c'est un très bon comptable, vous savez...
-
Ouais, ben l'mien, vu c'qu'il me prend pour me dire combien vont faire
mes impôts, j'trouve que c'est un cancrelat... un qui s'nourrit avec
l'blé des autres, quoi... C'est quoi alors, ce départ?...
- Et bien
voilà, Mignard m'a proposé de m'arranger un licenciement comme quoi je
pourrais attendre la retraite tranquillement, avec en plus des
indemnités importantes, vu que j'travaille chez lui depuis trente ans,
presque...
- Alors, Jeannine, la coupette c'est pour moi... et, du
coup, j'vous accompagne... 'tain quand Vébé va apprendre ça, ça va lui
faire drôle... Et vous partez quand?...
- A la fin du mois, mais
comme j'ai encore mes congés à prendre, je serais plus là à partir de
jeudi... Dites, Monsieur Briscard?...
- Oui?...
- Votre machine, là, avec l'écran, c'est pas un visiophone comme il y avait avant, dans les cafés?...
- Oui, c'est ça, Jeannine, c'est tout à fait ça... Et c'est aussi une formidable machine à remonter l'temps!...
- J'peux regarder si je peux mettre une chanson?...
- Mais bien sûr, Jeannine, bien sûr... c'est fait pour ça!"
Jeannine
s'approcha du Scopi, et d'un coup son sourire s'élargit, et, comme une
gamine toute excitée, elle mit, juste pour elle et moi:
J'avoue que ça m'fit un drôle d'effet d'voir Jeannine pleurer, fort et en silence... J'savais bien qu'c'était sa jeunesse, et que les lundis au soleil, elle avait pas dû en avoir en rab à filer aux copains, mais bon, quand même, là c'était bien lourd. J'la réconfortai:
" - Ben alors, Jeannine, faut pas vous mettre dans des états comme ça pour une chanson...
- C'est pas ça, hoqueta-t-elle... c'est que je pensais à tout ce temps... tout ce qui me remonte... et je suis renvoyée...
- Allez, merde, quoi... Et puis il faut penser à l'avenir, hein, parce que comme dit Bézo: l'avenir d'aujourd'hui sera le futur de demain, non?...
- Oui... et le passé d'après demain, aussi..."
Jeannine, elle avait dépassé les bornes de la nostalgie, à la limite du moment où l'on tutoie l'accablement. Je lui ressevis une coupe, qu'elle but d'un trait.
" - Vous savez, fit-elle, les rides soudain bien marquées, à cette époque, à l'époque de la chanson, j'avais vingt ans, tout juste... je venais d'avoir mon BP de comptabilité... et c'est à ce moment qu'il m'a embauchée...
- Mignard?... Déjà?...
- Non... Claude François... la petite blonde aux cheveux courts, là... c'est moi... "
Elle avait pas tort, au fond, Jeannine sur le coup du passé d'après demain...
Ce soir là on s'est fini la bouteille à deux.