LE BALTO

Un bistro du coin où on tape la belote avec Bezo, Rachid, Briscard et quelques autres...

02 octobre 2007

Le tieboudienne

tieboudienneVébé s'éclaircit la glotte d'un Picon bière et embraya sur une fine à l'eau... La fine à l'eau, c'était son rituel, à Vébé, son côté Daddy Nostalgie... La fine à l'eau, j'avais fini par l'comprendre, c'était comme qui dirait son carbure à souvenance. Du coup, j'lui en servis une double, juste pour lui permettre d'aller au bout d'son histoire sans s'assécher...

"Le lendemain, nous retrouvâmes l'ami William, comme prévu, au p'tit déj', à l'Amitié... C't'hôtel, à l'époque, c'était carrément la zone... Les ascenceurs étaient tapissés en peau d'serpent, mais la moquette des couloirs et des chambres était constellée de brulures de mégots... Le bar était en acajou, mais la vaisselle, aux armes d'UTA, était ébréchée et douteuse... Nous dûmes attendre un bon bout d'temps avant que les serveurs, qui se poilaient derrière le bar, aient envie de nous servir un café froid, un jus d'Pampryl tiède et des toasts brulés au 3ème degré... Continental Breakfast, qu'ils appelaient ça, à l'Amitié... Y avait franchement d'quoi la brouiller, l'amitié, surtout qu'la douloureuse était à l'avenant: William avait eu beau nous obtenir un tarif négocié, l'addition était juste un peu plus légère que la moitié du PIB de la Haute Volta voisine! Mais, bon, c'était juste une nuit, et on allait découvrir les Hirondelles...
Les Hirondelles, j'sais pas s'il existe encore, c'était un hôtel haut de gamme pour africains aisés, donc, parité oblige, pour européens fauchés! Quand William stoppa la Rambler sous le barnum des Hirondelles, un portier en costume d'amiral soviétique vint nous tenir la lourde de la bagnole, et se mit en devoir de porter nos deux sacs qu'il avait extrait du coffiot. Il écrasa ses épaulettes dorées avec les brides de nos Lafuma, et nous le suivîmes dans le hall du palace, sobrement meublé d'un fauteuil en rotin et d'un bar minuscule, presque aussi grand que celui du Petit Poucet, le plus p'tit rade de Montargis ... Derrière le comptoir, à la façade joliment décoré de coquilles Saint Jacques et d'étoiles de mer, se tenait une doudou enturbannée, dont les seins majestueux s'étalaient généreusement sur le zinc! On aurait juré qu'elle venait de toucher la panoplie de la Petite Bistrote, et qu'elle s'était posé les roberts sur le seul endroit un peu large de l'accessoire principal de la panoplie en question... C'est avec un magnifique sourire plein de dents qu'elle nous indiqua, en nous en remettant la clé, que nous avions la chambre 22 au 2ème étage, et qu'elle intima l'ordre au portier porteur, qui, nous le découvrîmes à cette occasion, s'appelait Ousmane, de nous convoyer les sacs jusqu'à ces hauteurs sommitales... La chambre 22, bien que modeste, était nettement plus propre qu'à l'Amitié, et sentait bon son hôtel familial. La climatisation ronronnait doucement, et à travers les jalousies à demi fermées, on pouvait voir briller l'eau de la piscine, en contrebas... Bref, la vie s'annonçait plutôt choucarde, et la recommandation de Willie plutôt fiable. Restait à tester la cuisine du chef, et à nous organiser un peu l'séjour... En gros, on avait prévu une petite semaine à Bamako et ses environs, Monts Mandingues inclus, puis direction Mopti et trecking au pays Dogon... Faut te dire, qu'à cette époque, les Dogons, y avait que Jean Rouch et quelques expats' pillards, qui connaissaient... Ces derniers sous couvert de collection, se faisaient des couilles en or en revendant, à chacun de leurs retours en France, des masques de cérémonie, qu'ils achetaient à vil prix aux Dogons. C'est William, en tant que représentant de la France et de son administration soucieuse du respect du patrimoine de ses anciennes colonies, qui était chargé de controler, et de limiter, ces exportations tout à fait illicites et bien pourries. En réalité, Will' nous avait expliqué que ces messieurs du SDECE, devenu depuis la DGSE, étaient surtout soucieux de pas fâcher les autorités militaires qui trafiquaient les oeuvres d'art pour leur propre compte! Et du coup, William, que sa position de chef d'escale favorisait bien, confisquait régulièrement des masques ou des statues aux ressortissants traficoteurs, et les remettait au Ministre de La Sécurité Intérieure et du Territoire malien, non sans avoir au passage, prélevé sa dîme sous forme de tas d'CFA ou de nuitées crapuleuses, de l'autre côté de la frontière, à Korogo, où le régime ivoirien avait un hôtel perso, réservé aux pines notables et aux chibres gouvernementaux! Tout ça, William nous l'avait lâché par bribes, lorsqu'il était bien imbibé des whiskies que lui servait sans compter le patron libanais du Berry, le central bar de Bamako, où se retrouvait la communauté des expats' et des néo-colons.
Tout ce petit monde bien grouillant, foies bouffés par des nodules hépatiques ou zobs détruits par les chaudes lances à répétition, nous le découvrîmes au cours des premiers jours que nous passâmes à Bamako. William tenait à tout prix à nous faire partager ses passions, qui se résumaient à deux forts concepts: picoler et baiser. Mais, comme Willie Bitenbois avait quand même deux avions par jour à surveiller, on s'était loué une bagnole, histoire de pas dépendre de la Rambler et de son encombrant conducteur, et aussi, même surtout, pour s'aérer un peu l'mental avec les autochtones... j'te raconterai pas les maffés à la pate d'arachide ou les poulets yassa brule-gueule qu'on nous servait, dans des villages à deux heures de piste de la ville,du côté de Koulikoro, avec les gamins que l'instituteur amenaient dans la case-resteau pour nous voir... A l'époque le Sahel avait commencé sa lente descente cap au sud, et il n'était pas rare de croiser des troupeaux de vaches maigres et leur gardiens Peuls, à la recherche de points d'eau au sud de Ségou... J'te raconterai pas non plus les Monts Mandingues, et la forêt mystérieuse, royaume des chauves-souris et phacos fous, visitée avec Sissokho, un guide malinké... Avec Dan, on était comme fasciné par ces ballades, et comme la moindre vadrouille, à quelques kilomètres seulement de Bamako, te prenait deux à trois heures de piste défoncée ou de tôle ondulée en latérite, le temps nous paraissait sans fin... La chaleur, dans la chiotte sans clim' que nous avait dégotté William, était insupportable au début, puis nous finîmes par être résignés, accablés et lents du matin au soir; au bout d'une semaine, nous avions l'impression de n'avoir rien foutu... En tout cas on n'avait même pas commencé à préparer notre périple Dogon, et on se laissait doucement envahir par une langueur tropicale qui devait autant à l'âme africaine qu'aux Jonnhy Walker que nous incurgitions tous les soirs au Berry, en compagnie de William et des picol's boys du picol's club of Bamako!
William nous avait branché avec Stan, dont le patronyme avait manqué d'nous faire pisser dans notre froc la première fois où il nous le présenta, puisqu'aussi bien il s'appelait Kouyenski. Français, d'origine pollack, Il était entrepreneur en travaux publics, et, entre autres chantiers, avait le réaménagement complet du Palais Présidentiel; autant dire que l'homme était à l'aise, et que Madame Kouyensky pouvait s'faire torcher l'cul par des boys en gilet d'soie sauvage! Plus frimeur que vraiment généreux, Stan, sous l'amicale pression de William auquel il devait bien être redevable de quelques containers par dessus bord du DC10 quotidien, nous proposa de passer deux jours sur son île au milieu du Niger, à une heure de piste de Bamako. Comme la piscine des Hirondelles, envahie par les mousses et les crapauds, ne nous avait pas encore vraiment emballés, et son île étant en amont de Bamako et ses mégatonnes d'immondices, nous acceptâmes l'invitation poliment, feignant juste ce qu'il faut de reconnaissance humble. Stan tînt à nous accompagner lui-même jusqu'à ce qu'il appelait sa case, dans un village en face de l'île, avec sa Range Rover clim et stéréo, qu'il conduisait à 120 sur des pistes encombrées de vélos, de camions et de bus surchargés, se frayant un passage à grands coups de klaxon pont-de-la-rivière-Kwai, ou d'insultes choisies dans le bréviaire du parfait petit colon, genre "eh, tu t'carres les miches Bamboula" ou "casse-toi la bite Négro". Avec Dan on commençait à regretter notre virouze à la Campagne de Monsieur Boule de neige,et on maudissait William et ses plans barbouzards. La case, ronde et traditionnelle, terre et chaume, à l'extérieur, était modestement composée de trois chambres disposées autour d'un séjour sonorisé hi-fi et cuisine équipée. Il nous conseilla d'y dormir, plutôt que dans la paillotte de l'île, où nous risquions d'être bouffés par les moustiques. Il appela Moussa, le boy qui gardait la case tout au long de l'année, et lui indiqua qu'il aurait à nous faire à grailler, "et du bon, s'il te plaît, pas de tes saloperies de tieboudienne de merde!" Il nous expliqua que Moussa était sénégalais, et que c'était pour ça qu'il faisait sa bouillie dégueulasse, alors que lui, Stan, se crevait l'cul à garnir le frigo de la case avec du filet d'boeuf, des cotelettes d'agneau et du filet mignon de porc! C'est pas pour dire, et je sais qu'on était ingrat, mais on avait franchement envie qu'il se casse de la case, Stanley l'Africain, vraiment... ..."

Posté par Briscard à 14:51 - Commentaires [22] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



« Accueil  1